Culture

Le curé Albert Pelletier était, sans contredit, l’homme de la situation

Le curé Albert Pelletier était, sans contredit, l’homme de la situation

Sébastien Tessier, archiviste-coordonnateur à Bibliothèque et Archives nationales du Québec

En route vers le 100e anniversaire de la ville de Rouyn-Noranda l’an prochain, je profite de l’occasion pour vous faire découvrir ou redécouvrir des photos conservées par Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Rouyn-Noranda et l’histoire qui les accompagne.

Outre les policiers, la seule autre figure d’autorité qui peut adoucir les mœurs douteuses du Rouyn des années 1920, c’est un curé. Mais pas n’importe lequel. Un curé débrouillard, prêt à tout, avec des nerfs d’acier, capable de conduire une chaloupe, habile avec de la dynamite (ou non!) et, surtout, capable de bien dormir en toutes circonstances. C’est exactement le profil d’Albert Pelletier, candidat parfait pour devenir le premier curé de Rouyn. Un fait confirmé par Mgr Louis Rhéaume lors de son passage à Rouyn durant l’été 1925. Après avoir vu le curé Pelletier dormir paisiblement pendant que la vendeuse d’alcool frelaté Yukon Jessie criait au meurtre dans la maison voisine, Mgr Rhéaume déclara : « Alors, vous êtes bien le curé qu’il faut ici, restez-y! » (1)

Né à Montréal le 15 mai 1890, le jeune Albert fait ses études en théologie au Grand Séminaire de Montréal. Il aspire à devenir curé, mais pas un curé comme les autres. Il ne veut pas avoir de petite routine dans une église ennuyante et gérer les commérages de village. Il veut vivre la grande aventure. Il veut être vicaire aux États-Unis, là où il y a plus d’occupations et de libertés pour les prêtres selon lui.

Le curé Pelletier lors d’une partie de chasse, vers 1925-1926. Sur les photos de cette époque, on le voit aussi souvent en habit d’aventurier qu’en soutane. Archives nationales à Rouyn-Noranda.

C’est toutefois la rencontre de Mgr Élie-Anicet Latulipe qui va changer sa destinée. Dans une salle sombre du Grand Séminaire, l’évêque du Témiscamingue lui dit : « Si c’est de l’activité que vous cherchez, je peux vous en trouver au Témiscamingue. » Malgré une légère hésitation et une faible connaissance des lieux (tout ce qu’il sait, c’est qu’il y a beaucoup de bleuets et de maringouins!), on le transfère au Vicariat du Témiscamingue deux ans avant la fin de ses études en théologie. Après son ordination, son aventure commence dans le nord-est de l’Ontario où il découvre l’univers des villes minières à Haileybury, Timmins et New Liskeard. Une préparation parfaite pour la prochaine étape de sa carrière… son transfert à Rouyn, un village qui a le diable dans le corps.

Le 1er juin 1925, le curé Pelletier entasse ses effets personnels dans un camion qui prend la direction d’Angliers. De là, il monte à bord d’un bateau qui le mène à Rouyn, en passant par les rapides de l’Esturgeon, la rivière Kinojévis et la pointe aux Allemands. Un périple tumultueux de trois jours au cœur de la forêt boréale dans laquelle il verra naître et grandir ces jumelles que sont Rouyn et Noranda.

Cela dit, ce n’est pas de son travail de propagation de la Bonne Nouvelle que j’ai envie de vous parler ici, mais plutôt de son côté aventurier et de sa grande polyvalence, qui ont contribué au développement de la ville et au bien-être de la population. Je me réserve les faits saillants de sa vie ecclésiastique pour un futur texte. Restez à l’affût!

Son premier travail secondaire est celui de garde-feu. À son arrivée à Rouyn, il n’apprécie pas le shack que la compagnie des mines lui offre sur la pointe Blake. Il le trouve trop loin de l’action. Il préfère vivre en colocation avec le garde-feu Léon Doyon dans le conglomérat de camps en bois rond qui fait office de premier centre-ville de Rouyn. Les représentants du Département des garde-feux, qui passent occasionnellement voir M. Doyon, lui offrent de joindre leurs rangs. Voyant l’opportunité d’augmenter ses maigres revenus, le prêtre accepte avec plaisir. On lui donne un insigne, une chaloupe à moteur et un petit salaire qui lui permet de manger du bacon et des œufs pour dîner et des œufs et du bacon pour souper. Tout ce qu’il lui faut pour faire la tournée des lacs et rivières à l’affût des feux de forêt.

Comme si ce n’était pas assez pour son horaire déjà bien chargé, le curé Pelletier fait également le lien entre les prospecteurs de Rouyn et le bureau d’enregistrement du ministère des Mines situé à Ville-Marie. Il utilise la ligne téléphonique de la maison du garde-feu pour faire l’enregistrement des claims à distance. Ce service est très apprécié des prospecteurs qui s’évitent un coûteux voyage à Ville-Marie, pouvant aller jusqu’à 75 $ pour enregistrer un claim à 10 $. Après quelque temps, l’homme de foi décide de se rendre à Québec pour demander aux représentants du gouvernement pourquoi il n’y a pas de bureau d’enregistrement à Rouyn. Il revient avec deux bonnes nouvelles : le gouvernement consent à établir un bureau à Rouyn et c’est lui qui va s’en occuper!

Avec l’aide des bons conseils de son ami Ben Campbell, le curé Pelletier s’improvise aussi dynamiteur. Afin de faire passer un tuyau sous le camp du garde-feu, Campbell lui suggère d’utiliser un bâton de dynamite pour enlever la souche qui l’en empêche. Ce qui devait faire un petit « pfff, pfff » a finalement fait un gros PAF! La souche récalcitrante passe à travers le plancher, renverse le poêle et endommage le plafond du camp. Par chance, M. Doyon ne se fâche pas trop. La deuxième tentative de dynamiteur du curé Pelletier se termine par une maison recouverte de boue tandis que sa troisième expérience lui coûte 19 $ pour remplacer les vitres de la maison voisine. Bref, un succès mitigé dans l’univers de l’explosion.

Somme toute, Mgr Rhéaume a tout à fait raison quand il déclare à Albert Pelletier qu’il est bien le curé qu’il faut à Rouyn.

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(1) La majorité des informations contenues dans cet article est tirée du livre d’Annette Lacasse-Gauthier et Albert Pelletier, J’ai vu naître et grandir ces jumelles, Rouyn, Imprimerie Lebonfon, 1967.

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