Les « fros », pionniers et victimes des luttes syndicales
En juin 1934, plusieurs centaines d’immigrants sont congédiés de la Fonderie Horne à la suite d’une grève de 10 jours seulement. Certains travailleurs étrangers devront quitter le Canada et cette tragédie s’est déroulée dans l’indifférence générale d
En juin 1934, plusieurs centaines d’immigrants sont congédiés de la Fonderie Horne à la suite d’une grève de 10 jours seulement. Certains travailleurs étrangers devront quitter le Canada et cette tragédie s’est déroulée dans l’indifférence générale du reste du Québec qui reçoit peu d’informations sur la grève. Le 20 juin 1934, le journal Le Devoir titre un bref article ainsi : tout rentre dans l’ordre. Pourtant, ce n’est que le début d’une longue série de luttes entre les travailleurs et les patrons de la Fonderie Horne.
Dans le cadre du 100ᵉ anniversaire de la ville de Rouyn-Noranda, des étudiantes et des étudiants du programme de sciences humaines du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue ont produit des chroniques sous la supervision de leur professeur Martin Baron, de bénévoles de la Société d’histoire de Rouyn-Noranda, et des membres de l’équipe du centre d’archives de BAnQ à Rouyn-Noranda.
Noranda Mines et la naissance de l’Abitibi minière
En 1925, la compagnie construit une mine et une fonderie qui sont au cœur de la nouvelle ville qui portera le nom de la compagnie. L’annonce de la découverte d’une grande quantité de minerais en haute teneur d’or et de cuivre attire des prospecteurs et des travailleurs dans ce nouveau Klondike québécois. Dès son entrée en production en 1927, le complexe de la Horne devient une des plus grosses fonderies du Canada, traitant 30 % du minerai d’Abitibi. Le Boom minier à Rouyn et à Noranda a attiré une main-d’œuvre en provenance du Nord-est de l’Ontario, et plus précisément des immigrants d’Europe centrale, d’Europe de l’Est et même de la Scandinavie. Ce sont des mineurs d’expérience habitués aux conditions de travail et de vie difficiles.
Ces Européens sont nommés les « fros », une contraction du mot anglais « foreigners ». Les compagnies minières considèrent les immigrants très productifs et dociles parce que les ouvriers européens savent qu’ils peuvent facilement être expulsés du pays, n’étant pas citoyens canadiens. Le Québec des années 1930 est façonné par les répercussions de la crise économique de 1929, qui a placé les ouvriers en position de faiblesse. De plus, la ville de Noranda est sous contrôle de l’entreprise grâce à un statut dérogatoire de la compagnie. Le président de la compagnie agit alors comme le maire de Noranda. Il est donc facile pour lui d’imposer ses conditions pour maximiser ses profits au détriment des travailleurs.
Conditions de travail et revendications
La mine et la fonderie ont été développées à la hâte par une compagnie pressée de faire d’énormes profits. Les mineurs travaillent six jours ou sept jours par semaine de 10 à 12 heures par jour. Ils sont exposés à la poussière de silice et au bruit et n’ont pas de ventilation adéquate ou d’équipements de protection. Comme l’explique le mineur Rémi Jodoin, « rentrer en habits mouillés ce [n’est] pas drôle, surtout l’hiver quand il [faut] traverser à pied le lac gelé. De plus, les mineurs sont payés pour huit heures de travail, mais restent souvent de 10 à 12 heures sous terre.
Les conditions de travail sont pénibles, les accidents sont fréquents, et les salaires sont dérisoires. C’est dans ces conditions que s’implante en 1933 une organisation syndicale, le Mine Workers Union of Canada, qui est affiliée au Parti communiste canadien. Le 11 juin 1934, le syndicat présente les revendications des travailleurs aux patrons. Ils demandent d’avoir le droit d’adhérer à un syndicat, la journée de huit heures de travail sous terre, l’amélioration de la ventilation, une augmentation salariale de 10 % et le paiement du surtemps à taux et demi, ainsi que la réembauche de militants syndicaux congédiés. Les dirigeants de la mine refusent catégoriquement toutes les demandes.

Réunion de membres du Mine Workers Union of Canada sur le bord du lac Osisko en juin 1934. (Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Rouyn-Noranda (BANQ) 08Y,P124,P464-5-50.)
La grève
La grève est déclenchée le 12 juin 1934, 300 mineurs sur 1300 employés refusent de travailler, ce qui paralyse les activités sous terre, et ralentit le fonctionnement de la fonderie. Les grévistes sont composés à 90 % d’immigrants européens. Les dirigeants de la mine s’opposent catégoriquement aux demandes des « fros ». L’historien Benoit Beaudry Gourd traduit et paraphrase Harry L.Roscoe, dirigeant de la mine qui montre son mépris face aux demandes des grévistes : « […] faites la grève si vous voulez, on s’en c***. On ne parle pas avec des communistes. » La grève a été sévèrement réprimée par la police provinciale en 10 jours et la Noranda Mines congédiera des centaines d’immigrants. (Vincent, 2005, p.308).

Des agents de la Police provinciale et de la Gendarmerie royale à la mine Horne en juin 1934. (Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Rouyn-Noranda (BANQ) 08Y,P124,P464-5-48.)
C’est dans ces conditions que la mine brisera la grève en employant des chômeurs canadiens-français de la région qui iront remplacer les travailleurs mis à pied. Rémi Jodoin explique que les dirigeants criaient « Come on frenchies » en se promenant en camion pour inciter les bûcherons et agriculteurs à travailler à la mine. Il faut dire que la période était difficile et que les chômeurs avaient besoin de travailler. La grève des « fros » a été brisée en 10 jours, mais elle a été le préambule aux longues luttes des travailleurs de la région pour faire reconnaitre leur droit d’adhérer à un syndicat et de négocier de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail.