Une méditation sur la lignée
Comme premier roman pour Julie Hyland, Précis de fantômologie trace une frontière entre le fictif et le réel, à partir des « traumas sur le territoire et le trauma sur la famille ». Portée par la question des empreintes laissées en soi par les ancêtr
Comme premier roman pour Julie Hyland, Précis de fantômologie trace une frontière entre le fictif et le réel, à partir des « traumas sur le territoire et le trauma sur la famille ». Portée par la question des empreintes laissées en soi par les ancêtres à l’insu de soi, elle livre le produit de son enquête réelle dans un roman de fiction. On le trouve en librairie depuis le 16 mars.
Pour ficeler ensemble le réel au fictif, Julie Hyland est partie d’une commande de son père, soit celle d’écrire le livre du meurtre de son père à lui. Par conséquent, de nombreux éléments du roman portent le poids traumatique du réel. « La première des choses, pour moi l’imagination — et c’est un encrage très réel — m’a permis de refuser la fatalité du réel. Mon père n’était pas réparable, il était malade à vie. Alors, j’ai tenté de faire autrement avec ce qui n’existait pas encore et j’ai inventé. Il y a Romain Gary qui dit : J’ai serré les dents, fermé les yeux et inventé. Je me suis prêtée à cet exercice-là. Et il y avait, comment dire, tellement de parties manquantes, de parties abîmées et de fantasmes dans cette enfance dans cette maison du 274, Bonaventure qui existent réellement que, dès la petite enfance, la fiction a toujours été mon abri, la ressource la plus puissante pour me défendre du réel. C’est travaillé par l’invention », confie-t-elle d’entrée de jeu.
Alors, une partie des journaux rédigés de la main de son grand-père lui a été donnée. À son désarroi, ils étaient écrits en anglais, langue qu’elle ne lisait pas. Un travail d’apprentissage et de défrichement a eu lieu. « Et là, j’ai découvert qu’il a fait des crashs d’avion, que c’est un immense solitaire avec une vie intérieure, ma foi qui m’a fascinée. »

Page couverture de Précis de fantômologie (Photo : Gracieuseté)
Son grand-père, prospecteur solitaire, est mort loin dans les terres de la Jamésie. « Il a vraiment voulu que je fasse la lumière sur cette affaire-là. Mais une lumière qui aurait été une fin par lui [son père] fantasmée, voulue, réparatrice, comme quoi mon grand-père avait été victime d’un homicide et tout. En travaillant ses journaux, en passant du temps, en interrogeant, et en allant voir aussi la SQ (Sûreté du Québec), en faisant enquête sur l’affaire, j’en suis arrivée à la conclusion — qui est un peu comme un parjure parce que mon père voulait vraiment que j’écrive un livre sur le meurtre de son père — que finalement c’est un suicide. »
De là, son objectif d’écriture : « J’ai voulu aller voir dans ma famille qu’est-ce que le refoulement de mon grand-père avait produit comme fantômes. » D’ailleurs, elle compare son processus d’écriture aux écrivains qui utilisent un plan narratif, ce qu’elle n’a pas fait. « C’est un livre qui a été écrit dans l’élan. J’ai voulu y être libre, complètement. C’est pour ça que j’aime bien l’espèce de tension dans le titre, Précis de fantômologie. C’est un précis de quelque chose qui ne s’apprivoise pas, qui t’habite à l’état liminaire. J’ai voulu essayer d’approcher, oui, mon grand-père et, oui, le trauma de mon père, mais j’ai voulu aussi me donner cette liberté et une expérience plus poétisée à mon lecteur. »
La liberté d’imagination devient alors une protection pour sa famille de qui elle parle dans le roman, tout en proposant un travail de la langue réfléchi. « J’avais envie que la langue se fasse foisonnante, que l’imaginaire puisse se débrider, parfois rentrer en rivalité avec le réel. »
Comme une lettre d’amour à son frère, Précis de fantômologie, finalement, œuvre à l’échelle de la littérature, tout autant que celle de la réparation familiale. « Mon frère, c’est le grand amour de ma vie. J’ai toujours essayé de lire mon frère et mon père, et eux n’avaient pas nécessairement la grammaire et le vocabulaire pour nommer leur intériorité. Donc, je servais souvent comme de médium dans tout ça. Et je pense que c’est ça qui m’a menée vers la littérature. Je voulais tellement les comprendre, les aider, les désenkyster dans une certaine mesure. […] C’est un acte d’amour : j’ai voulu en faire un personnage. »
Le lancement rouynorandien de Précis de fantômologie, publié à La mèche, est prévu le 27 mars à Livresse.